Canalblog Tous les blogs
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Un homme, un époux, un père, un analyste, un professeur, un ami, un confident ...

Publicité
15 mai 2009

Intentions de cet espace

pinte_wise_300

Ce blog a pour intentions :

- De rassembler les amis, la famille, les (ex-)patients, les ex-élèves, ... d'Antoine pour se soutenir à travers le processus de deuil, partager des anecdotes, se souvenir.
- De diffuser les textes, photos d'Antoine Pinterovic' et les commenter, d'y réagir.
- De rassembler les expériences individuelles pour les mettre en commun.
- Partager nos imaginations et nos dialogues avec Antoine au-delà de la mort : Où Antoine est-il ? Que fait-il dans l'Autre Monde ? Dans les autres mondes ? Que lui dites-vous ? Comment vous répond-il ?
- De fournir au 1er site jungien francophone sur le net (www.cgjung.net) un support pour déposer les articles d'Antoine. En effet, le créateur et l'administrateur de ce site, que je salue au passage, est d'accord pour consacrer une page complète à Antoine. Il sera ainsi parmi les auteurs jungiens. Il sera là à sa place. Il sera à sa place. Il aura sa page. L'accès à cette page et son nom se trouvent ici : http://www.cgjung.net/publication.htm

Sur la page de ce site sera exposé :

- une page résumée (home page sur Antoine P.) avec éventuellement une photo (je laisserai la famille choisir) et juste quelques lignes sur son parcours, sa vie (je demanderai à un de ces amis de l'écrire).
- la liste complète de ses travaux (traductions), publications.
- des renvois vers les sites où sont présentes ces publications (donc ce blog)
- des liens vers d'autres sites où il est mentionné (je pense à Psycho+)

Walnier Alexandre

clidre@hotmail.com

pinte_donkey

Publicité
15 mai 2009

Site CGjung.net

Comme explicité ci-dessus, Antoine aura sa place sur ce site : http://www.cgjung.net/publication.htm
Il est demandé de donner une présentation d'Antoine. Est-ce qu'un de ses amis, anciens élèves, patients a le désir d'écrire une petite présentation claire, précise de la vie et l'oeuvre d'Antoine ? L'intention est de donner un aperçu le plus juste, le plus succinct et le complet d'Antoine. Je prie cette personne de me contacter personnellement à clidre@hotmail.com

Ce texte sera aussi proposé sur Wikipedia, l'encyclopédie du net où Antoine aura sa page avec sa photo et sera cité sur le portail des "jungiens" : http://fr.wikipedia.org/wiki/Psychologie_analytique

Il l'est déjà ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Enfant_int%C3%A9rieur#cite_note-6 (tout en bas)

et ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_petit_prince

Si l'article est effacé du jour au lendemain, c'est qu'une personne s'est manifestée.

fontaine

15 mai 2009

Rencontre samedi 13/6 19h

iris


Il est essentiel de prendre soin de ce ciel en nous, invisible aux autres, de ce sanctuaire que la vie nous a édifié et que peuplent les messagers, ceux qui, de façon multiple, nous ont inspiré, conduit vers le meilleur de nous-même.
Dans tous les lieux habités par la souffrance se trouvent aussi les gués, les seuils de passage, les intenses nœuds de mystère. Ces zones tant redoutées recèlent pourtant le secret de notre être au monde, ou comme l'exprime la pensée mythologique : là où se tiennent tapis les dragons sont dissimulés les trésors.
L'espoir ne doit plus être tourné vers l'avenir mais vers l'invisible. Seul celui qui se penche vers son cœur comme vers un puits profond retrouve la trace perdue.

Ch.Singer

Après la cérémonie de crémation, nous avons été partager le verre de l'amitié dans le café du coin.
Au cours des échanges, une idée est venue. Elle s'inspire de la tradition orthodoxe. 40 jours après la mort de l'individu aimé, les proches, amis, ... se réunissaient une dernière fois tous ensemble pour commémorer, se souvenir, ... Je vais partager l'intention de la tradition orthodoxe tout en invitant chacun à donner à cet évènement le sens qui est juste pour lui en fonction de ses convictions, croyances. Pour les orthodoxes, il s'agit  "aider l'âme à aller au Paradis". En effet, elle visite les gens qu'elle a aimés pendant les 40 jours après sa mort et puis, ceux-ci se réunissent et lui disent un dernier "au revoir".
Concrètement et avec accord de la famille, un repas, une rencontre, ... se tiendra en la maison d'un ami de la famille entre 19h et le milieu de la soirée (chacun étant libre de partir quand il le souhaite) le samedi 13 juin 09. Le principe est celui de l'auberge espagnol : chacun ramène un fromage. Pour des raisons pratiques et afin d'être dans l'intimité, le nombre de personnes pouvant être présentes n'est pas illimité.
Pour des raisons pratiques, il est demandé aux gens qui désirent venir de se manifester à cette adresse mail :

clidre@hotmail.com

en nommant :

Nom, prénom
Nombre de personnes qui accompagnent.
Fromage amené.

En espérant vous y voir nombreux, au plaisir de vous (re)voir,

Alexandre

repas

8 mai 2009

Oeuvres, travaux et publications


pinte_books


Thèses et oeuvres publiées :

1° La thèse d'Antoine

saint_exupery_ou_enfant_divin

La thèse de doctorat d'Antoine a été publié par mes bons soins. Sa publication a été refuséé par bon nombre de maisons d'éditions. Alors qu'il me partageait cela un après-midi, je lisais ce matin-là un article qui parlait de l'auto-publication (lulu.com). J'y ai vu une synchronicité et j'ai décidé de publier par ce biais la thèse :

SAINT-EXUPÉRY OU L'ENFANT DIVIN

SYNOPSIS

Conçu à l'origine comme une thèse de doctorat, cet ouvrage est divisé en deux parties. La première constitue une sorte de tentative de synthèse et de conciliation des diverses approches anthropologiques, mythologiques, psychanalytiques et linguistiques de l'image archétypique du puer aeternus (enfant divin), figure qui a beaucoup préoccupé Jung lui-même et les psychanalystes jungiens (principalement M.-L.von Franz et James Hillman).

La seconde s'attache à une approche de la biographie de Saint-Exupéry, autant légendaire qu'historique, ainsi qu'à une tentative de «lecture jungienne» de son œuvre à la lumière de l'image archétypique (mythique) de l'enfant divin et sous le projecteur du «Petit Prince», ce fameux conte, condensé mythique en fait de l'une et de l'autre, fournissant par la même occasion les divisions de cette partie de l'ouvrage qui en épousent les épisodes et les avènements essentiels.

La dédicace du conte exupéryen nous introduit dans une analyse de l'enfance «réelle» et de l'enfance mythique («rêvée») de l'auteur, fondée sur les évocations littéraires dans l'œuvre et sur les témoignages de son entourage.

L'auteur tente d'abord, dans un premier chapitre de «reconstituer» le portrait de l'homme Saint-Exupéry sur base de témoignages historiques et de montrer que ce portrait correspond effectivement trait pour trait à la personnalité dite «puer», telle que l'ont définie Jung, von Franz et surtout Hillman, sans négliger pour autant la dimension pathographique («diagnostique») qui s'évertue à distinguer les traits narcissiques névrotiques des thèmes archétypiques authentiques de la personnalité «puer».

Le troisième chapitre, partant de la syzygie «rose-baobab», analyse les relations de Saint-Exupéry à sa mère et plus généralement aux femmes, en tentant de montrer qu'elles sont, elles aussi, structurées par les thèmes majeurs de l'image archétypique du Grand Féminin.

Le quatrième chapitre aborde, à travers l'analyse archétypique des «habitants des planètes», l'autre pôle de la personnalité exupéryenne, le pôle «senex» (vieillard), qui s'épanouira pleinement dans ce qu'il appelait son œuvre «posthume» («Citadelle») et de la singulière opposition-complicité qui les sépare et réunit à la fois, mais dont l'adulte est absent, une des caractéristiques majeures de la destinée exupéryenne.

Le cinquième chapitre s'attaque, sous l'égide du Renard et du symbole du Puits, au problème de l'évolution spirituelle et de son issue, l'individuation de Saint-Exupéry.

L'auteur a laissé pour le dernier chapitre le personnage du Serpent, figure symbolique polyvalente et présente dans presque toutes les civilisations et religions. L'évocation de l'image archétypique du serpent; symbole à la fois de mort et de renaissance, permet à l'auteur de cet ouvrage d'aborder les aspects sombres, fragiles et mortifères de la personnalité: les accidents, les faiblesses, les chutes, les échecs et... la mort prématurée.

http://www.cgjung.net/publications/saint_exupery_ou_enfant_divin.htm

D'autres oeuvres d'Antoine seront bientôt disponibles.

2° Traductions :

pouvoir_et_relation_d_aide

                             

Pouvoir et relation d'aide
d'Adolf Guggenbühl-Craig

Pouvoir et relation d'aide décrit les dimensions et les risques de la relation d'aide. La lecture de cette analyse fouillée et fine des pièges que tend à ceux qu'on appelle volontiers "les professionnels de la relation" le revers sombre de leur magnifique métier - le désir de puissance - sera d'un grand secours au psychothérapeute, au psychanalyste, mais aussi à l'assistant social, à l'enseignant et à l'animateur religieux.

L'extrême honnêteté avec laquelle l'auteur aborde les questions les plus délicates de la relation psychothérapeutique - la sexualité, le charlatanisme, les honoraires, l'efficacité - fournira également aux "non initiés", ainsi qu'aux éventuels "clients" futurs de l'analyse, une démystification de tout le bien, mais aussi de tout le mal qu'on en dit.

Un deuxième essai s'ajoute à ce texte, il traite des difficultés à concevoir une formation valable à un métier (celui de psychanalyste) où la pièce maîtresse de la compétence est constituée par le facteur le plus subjectif qui se puisse concevoir - la personnalité même de celui qui est appelé à exercer le métier. Réflexion fructueuse qui rencontrera les préoccupations de tous ceux qui sont appelés à organiser des groupes de formation à la relation thérapeutique.

http://www.cgjung.net/publications/pouvoir-relation-aide.htm

B° Morbisme

Ziegler_photo


Alfred J. ZIEGLER est né en 1925 . Psychiatre et analyste de formation, il consacra de nombreuses années de son existence non seulement à la clinique privée et institutionnelle, mais aussi au laboratoire de recherches en onirologie dans le cadre de la médecine psychosomatique. Il fut aussi chargé de cours à l'Institut Carl Gustav Jung de Zurich.

Rédacteur et éditeur de la revue «Gorgo», revue de psychologie archétypique et de pensée imaginale, publiée à Stuttgart, il fit paraître en 1987 un second volume de «médecine morbiste»: «Images d'une médecine de l'ombre» («Bilder einer Schattenmedizin»). En 1983, il avait publié «Délire et réalité: l'humanité en fuite devant elle-même» («Wirklichkeitswahn: Die Menschheit auf der Flucht vor sich selbst»); et en 1991, un an avant sa mort survenue à Lucerne, le 24 octobre 1992, un recueil de nouvelles sous le titre: «Le Castrat: heures spirituelles d'une mystique morbide» («Der Kastrat: Geisterstunden einer Krankheitsmystik»).

Le morbisme est une théorie psychosomatique qui envisage une interdépendance d'arrière-plan entre le sain et le morbide, interdépendance qui peut les amener à se renforcer mutuellement. La maladie n'y est pas conçue comme une erreur de la nature, mais bien comme cet élément qui rend précisément la vie possible et, par là aussi, ce qui est, sur le plan personnel et culturel, spécifiquement humain. Son arrière-plan est sombre et se détache dès lors essentiellement d'autres modèles psychosomatiques, plus positivistes.

Le morbisme peut être désigné comme une médecine archétypique, parce qu'il envisage le morbide en fonction des images originelles et comme imbriqué dans une nature humaine d'une complexion «chimérique» et polaire. Aussi est-il apparenté à la psychologie analytique de Carl Gustav Jung dont il procède. Le morbisme s'est cependant rendu maître de la corporalité humaine d'une manière tout à fait caractéristique et discernable. Ses modes de traitement, qui correspondent à sa nature, sont du type verbal-analytique et font appel à un langage d'une qualité quasi «organismique».

Cet ouvrage, traduit également en italien, et qui en est à sa deuxième édition anglaise, se situe à la croisée des intérêts médicaux et psychologiques, mais il est susceptible d'interpeller aussi le lecteur que la question des nécessités de la nature humaine ne laisse pas indifférent. S'il n'est peut-être pas encore devenu un best-seller, comme l'a confié l'auteur à son traducteur français, il est certes appelé à devenir un long-seller.

http://www.cgjung.net/publications/morbisme_alfred_ziegler.htm

C° Les vieux sots

Adolf Guggenbühl-Craig est psychiatre et analyste jungien à Zurich. Dans les premières années de sa pratique, il s'occupa beaucoup de jeunes délinquants et criminels. Proche collaborateur de l'Institut Carl Gustav Jung de Zurich, il en fut président pendant des années et membre du Curatorium. Il y fut chargé de cours et analyste didacticien. Connu pour son activité de conférencier international, il fut longtemps président de la Société internationale de psychologie analytique.

Parmi ses nombreuses publications, il faut au moins citer les importants ouvrages suivants: Difficultés psychiques et leur traitement, Zurich, 1961; Pouvoir et relation d'aide, Bâle, 1971 (traduit en français par Antoine Pinterović chez Mardaga, Bruxelles, 1985); Les déserts de l'âme; considérations sur Éros et la psychopathie, Zurich, 1980; Le mariage est mort – longue vie au mariage, Zurich, 19833.

Tout ce qui est psychique ne peut être conçu qu'avec des images. L'auteur défend la thèse radicale que les sciences humaines, mais surtout la psychologie, ne peuvent être comprises que comme mythes, à mettre en parallèle avec les contes du canton d'Uri, les histoires de dieux et de héros grecs, ainsi que d'autres récits mythologiques. Les conceptions politiques et historiques, les théories psychologiques, que ce soient celles de Freud, de Jung ou de Kohout, les thérapeutes comportementalistes ou autres sont tous à comprendre comme des formes modernes de mythologie. L'auteur examine de ce point de vue, entre autres, la croyance au progrès, le nationalisme, l'internationalisme et la pléthore d'informations.

Mais précisément parce que les mythes sont si importants pour notre vie politique, culturelle et psychique, il s'efforce de suivre la trace des maladies et de l'abâtardissement des images mythiques.

Il traite avec lucidité l'image mythique de «la sagesse des vieillards», image morbide et nocive qui détruit les possibilités de développement de l'homme âgé et asservit les jeunes. «Les vieux sots», «la sottise de l'âge» sont par contre des images mythologiques saines dans les dernières années de notre vie. Pour la vieillesse, la liberté d'être sot est prônée, ainsi que la libération des contraintes sociales.


http://www.cgjung.net/publications/les_vieux_sots_adolf_guggenbuhl_Craig.htm


D° Ombres et Lumières :

Caspar Toni FREY, époux de Rita WEHRLIN, est né en 1925 à Saint-Gall. Il a fait son doctorat en philosophie à l'Université de Zurich avec la thèse: Les fondements théoriques de l'ontologie de Nicolai Hartmann (Tübingen, 1955). Il a accompli sa formation propédeutique en psychologie analytique à l'Institut Carl Gustav Jung de Zurich et a obtenu son diplôme d'analyste jungien à la Society of Analytical Psychology de Londres. Il est membre de la Société anglaise et suisse et de la Société internationale de psychologie analytique. Il a entamé son activité d'analyste à la Clinique Schlössli à Oetwill (Zurich), puis au sanatorium Bellevue de Kreuzlingen chez Ludwig Binswanger.
C'est là qu'il a rencontré Heinrich Karl Fierz avec qui, entre autres, il va fonder la première clinique jungienne en Europe, Clinique et Centre de Recherches en Psychologie jungienne (1963). Il y assumera jusqu'en 1987 les fonctions d'analyste-psychothérapeute et de directeur administratif, de même que les fonctions de chef du service de la psychothérapie et de la formation des futurs analystes. Il est également, depuis de longues années, professeur à l'Institut C. G. Jung de Zurich. Il a remarquablement synthétisé le fruit de son enseignement théorique (car Tony Frey travaille aussi à l'Institut Jung de Zurich comme didacticien, superviseur, et animateur de groupes de contrôle) dans un travail intitulé La Psychologie analytique (complexe) de Jung, publié en 1977 dans l'encyclopédie suisse allemande de la psychologie, Die Psychologie des 20. Jahrhunderts (Kindler, Zurich), et qui n'a paru en volume séparé qu'en français dans la traduction d'Antoine Pinterović.
Si l'œuvre écrite de Tony Frey peut paraître mince, comparée à celle de quelque géant de l'écriture analytique, comme Freud ou Jung, c'est que l'énergie créatrice de son auteur s'était grandement investie dans d'autres domaines non moins importants et non moins exigeants: la conception et la réalisation d'une institution psychiatrique à partir des vues jungiennes sur le psychisme humain, évitant l'écueil d'une médicalisation déshumanisante, tout en maintenant le souci de la rigueur scientifique; la formation de futurs analystes dans le cadre de l'enseignement à l'Institut Jung de Zurich, et, last but not least, le travail analytique avec ses patients qui, comme il le dit lui-même, ne l'ennuie jamais.

Mais la minceur de l'œuvre est largement compensée par la densité de sa pensée et la diversité des sujets abordés. Cela va des problèmes de l'interprétation des rêves, en passant par ceux de la synchronicité dans la maladie mentale et de l'inefficacité des méthodes psychothérapeutiques, jusqu'aux problèmes parapsychologiques de la synchronicité, des rapports de la psychologie analytique et de l'éthique, de la pathologie institutionnelle, de la supervision, du rôle de l'homosexualité dans la transmission du savoir analytique, et du statut de la psychologie des profondeurs face aux tentatives récentes de légalisation de la psychologie clinique académique un peu partout dans le monde. Ce qui traverse, cependant, comme un fil rouge, toute la réflexion de Tony Frey, c'est l'importance gigantesque de la réalité de ce que Jung appelle l'ombre, en termes plus proches de la psychanalyse dite classique, le refoulé, d'où le choix que nous avons fait du titre à l'ouvrage.

Par là, Tony Frey se révèle aussi comme un authentique descendant de Freud, c'est-à-dire comme un bon analyste. Car il n'y en a que de deux sortes: les bons et les mauvais; les bons étant ceux qui ont compris que l'ombre existe. En eux aussi.



http://www.cgjung.net/publications/lumiere_et_ombre_caspar_toni_frey.htm

8 mai 2009

Essai - L'archétype de l'invalide

handicap_en_toute_franchise_je_denonce

Je voudrais vous parler aujourd'hui d'une image, d'une image archétypique: celle de l'invalide.
Identité: «Qui suis-je? Qui j'imagine?» Surtout quand je suis handicapé.
Le regard interrogé pose un autre problème: pas tellement comment me voient les autres, mais comment je me vois dans leur regard!


L'étymologie du mot français guérir renvoie au germanique *warjan qui signifie «protéger», dans le sens de «garder entier», d'où l'anglais whole. Dans les langues slaves, cjeliti (guérir) signifie littéralement «rendre entier». Tous les progrès et toutes les techniques de la médecine ne pourront jamais rendre l'individu absolument entier, car ils ne peuvent le préserver entièrement des maladies et de leur but final, la mort. Le problème essentiel est en fait de savoir comment intégrer notre invalidité fondamentale à notre existence.

Le «démon de l'invalidité» est une image archétypique. Comme toutes les images archétypiques, elle exerce une fascination de nature religieuse (au sens large de ce terme). Pensez simplement à la vieille superstition qui consistait à croire que toucher la bosse d'un bossu portait bonheur!
De plus, depuis des temps historiques (sans qu'on puisse, à l'heure actuelle, expliquer rationnellement ce phénomène), toute image archétypique se présente comme double, comme une complexio oppositorum (coïncidence des opposés), comme disaient les anciens alchimistes: l'image de la «mère» est inconcevable sans l'image de l'«enfant»; ou celle du «vieillard» sans celle de l'«enfant», etc. Il y a généralement identification du «moi» avec l'un des pôles de l'image archétypique et projection du pôle opposé sur autrui. «Je suis un jeune branché et toi, t'es un vieux schnock.» Et vice-versa: «Je suis un homme plein d'expérience et de sagesse et toi, tu n'es qu'un jeune con.» Cela peut s'exprimer évidemment de manière plus drastique: «Tu ne connais rien à la vie; t'as encore rien vécu!» Réponse: «T'es vraiment un vieux ringard, tu connais rien à la vie actuelle!» Ce dont les deux ne se rendent pas compte, c'est qu'ils ont tous les deux raison (et tort!). Car dans tout enfant, il y a un vieillard qui sommeille; et dans tout vieillard, il y a aussi un enfant qui guette!
Prenons un autre exemple. Ce qui sous-tend la vocation médicale est sans doute l'image archétypique du «guérisseur blessé». Dans le rituel chamanique, le futur chaman doit s'infliger une blessure mortelle et s'en guérir. Autrement dit, dans tout médecin, il y a un malade qui s'ignore. Mais si le médecin s'identifie totalement au pôle guérisseur, il projettera forcément le pôle «malade» sur ses patients. Il reste le sain et ses patients restent les malades. Et la relation thérapeutique reste bloquée. Pour qu'elle se débloque, il faut que le médecin reconnaisse (et intègre!) son «malade» intérieur (qui est d'ailleurs à l'origine de sa vocation). Alors seulement, le «guérisseur» intérieur du patient peut être reconnu et intégré, et dès lors, entrer en action. Tous les médecins un peu avisés savent que s'il n'y a pas un minimum de collaboration du patient dans sa guérison, il n'y aura pas de vraie guérison.
Un autre exemple encore. Ce qui sous-tend la vocation professorale (enseignante) est sans doute l'image archétypique du «savant ignare». Le maître sait, le disciple ignore. Mais si le maître s'identifie au savoir, le disciple restera toujours ignare. Et tout l'effort pédagogique restera stérile. Il faut que le maître reconnaisse et intègre son «potache ignorant» intérieur (qui pourrait peut-être apprendre aussi quelque chose de son élève apparemment ignare et qui est également à l'origine de sa vocation), pour que la relation pédagogique devienne féconde. Car il faut que le «savant» inconscient soit éveillé chez le disciple, pour que le disciple puisse désirer savoir, désirer devenir comme le maître, c'est-à-dire, savoir. Le mot latin studere (étudier) signifie à l'origine «désirer». Je pense que c'est dans ce sens qu'il faut comprendre d'ailleurs l'idée de Freud suivant laquelle toute curiosité intellectuelle chez l'enfant est au départ une curiosité sexuelle. Il n'y a que les imbéciles qui puissent prendre cette idée au pied de la lettre!
Eh bien, il n'en va pas autrement de l'image archétypique de l'invalide intègre. Avec cette différence que si l'ignorance et la maladie ne sont pas toujours visibles, l'invalidité concrète est toujours très visible. Cela confère au clivage invalide/intègre une radicalité encore plus intense. «Lui, il est malade, moi je suis en bonne santé, mais... je pourrais devenir malade.» - «Lui, il est sourd (ou aveugle), moi j'entends (je vois); je ne pourrais devenir sourd (aveugle) que moyennant des circonstances vraiment exceptionnelles.»
L'invalidation est un processus vital qui prend naissance... à la naissance. Le vieillissement n'est d'ailleurs rien d'autre qu'un processus d'invalidation progressive.
L'image archétypique de l'invalide se présente comme l'action d'un manque (défaut) corporel, spirituel ou psychique. Elle agit donc chez tout le monde; pas seulement chez ceux qu'on appelle les «handicapés». Comme nous l'avons relevé dans les exemples précédents d'images archétypiques, les handicapés concrets sont précisément l'objet de la projection de notre image archétypique intérieure de l'invalide sur ces invalides autres qui nous garantissent dès lors l'illusion de notre intégrité. L'image archétypique de la santé en tant qu'intégrité corporelle ou spirituelle est donc nécessairement tronquée de son opposé, la maladie et l'invalidité, et donc une illusion.

Vis-à-vis du phénomène de l'invalidité, deux attitudes psychologiques sont possibles. Soit (attitude volontariste occidentale) on essaie de surmonter, de vaincre l'handicap; soit (attitude plus accueillante, plus «bouddhisante») on essaie de l'intégrer comme quelque chose qui appartient à notre être (existence).
Là-dessus, la mythologie (qui reste sans doute une sorte de mémoire de la sagesse de l'espèce humaine) nous donne des indications fort précieuses.
Héphaïstos, le dieu forgeron de la foudre de Zeus, est laid et a un handicap aux pieds: soit il a un pied bot, soit (suivant d'autres traditions) il a les pieds tournés dans l'autre sens que la tête: on ne sait jamais s'il avance ou s'il recule, cela dépend du point de vue (de la tête ou des pieds). Mais, mais... il est l'époux officiel d'Aphrodite, déesse de la beauté et de l'amour. Les opposés se rejoignent... Achille, fils de déesse et invulnérable, avait son talon mortel. Les dieux germaniques, n'en parlons pas: la plupart des éclopés! De même que les figures divines précolombiennes, figures souvent grotesques et disloquées. Pensez au capitaine Crochet, à Quasimodo dans «Notre-Dame de Paris» de Victor Hugo, aux gargouilles des églises gothiques! Là, ce qui est important, c'est que l'invalidité fondamentale de l'être humain a été sublimée, spiritualisée, élevée au rang divin.
L'image archétypique de l'invalide n'est pas à confondre avec celle de l'enfant, bien que l'enfant soit représenté dans plusieurs cultures comme un invalide (infans = celui qui ne parle pas; dans la langue chinoise: «l'emmailloté», celui qui n'a pas de pieds; en grec, en latin, assimilé à l'esclave; dans les langues ouro-altaïques, assimilé au serviteur, garçon de ferme, etc.). Mais l'image de l'enfant comporte une idée de développement, de futurition, de libération. L'invalidité n'évolue pas. C'est ce qu'il y a de plus permanent en nous. Elle n'est pas à confondre non plus avec la maladie. La maladie peut être passagère, invalidante, mortelle, mais elle est toujours en mouvement. L'invalidité, par contre, est un état chronique de manque en opposition avec l'image (tout aussi) archétypique de la santé parfaite. On pourrait l'illustrer aisément par le cas de celui qui se plaint tout le temps, opposé à celui qui se vante tout le temps de sa santé parfaite.

L'image archétypique de l'invalidité ne comporte pas que des aspects négatifs. Elle nous incite à la modestie, à la prise de conscience de notre fragilité, elle nous pousse à la spiritualisation, parce que la fuite dans la santé absolue du corps n'est plus possible. Elle nous initie aussi à l'humanisme véritable: la santé absolue et l'intégrité appartiennent aux dieux. Quod licet Iovi non licet bovi! Elle est importante aussi pour une autre conception de la relation en tant que prise de conscience de l'interdépendance humaine opposée à l'idée d'une indépendance absolue de l'individu qui n'existe pas et qui reste malheureusement un des chevaux de bataille d'un certain nombre (un nombre certain!) de psychothérapies. L'image archétypique de l'invalidité est aussi un puissant antidote contre l'image tout aussi archétypique du héros absolu (derrière laquelle se cache la pulsion de la toute-puissance!).
En psychanalyse, on a tendance aussi à voir une dépendance transférentielle très prolongée comme un phénomène infantile, en vertu de la définition freudienne du transfert comme projection des images parentales précoces sur l'analyste. Mais justement, on oublie souvent de se poser la question de l'origine exacte de la persistance acharnée de cette projection. Il se pourrait en effet que les «transferts interminables» soient dus aussi, non à l'impossibilité de «grandir», mais à l'invalidité psychique; que l'analyste y soit une sorte de «béquille irremplaçable». C'est pour cette raison que A. Guggenbühl, dans son livre sur les psychopathies (Les déserts de l'âme), écrivait avec raison que le but de la thérapie ne pouvait y être l'indépendance totale.
Il va de soi que le prodigieux progrès médical de notre temps se conjugue aussi quasi nécessairement avec le refoulement de l'image archétypique de l'invalide. Celui qu'on considérait comme une personnalité mélancolique à l'époque du romantisme est traité aujourd'hui par des médicaments, tout comme une bête angine est traitée par des antibiotiques. Les souffrances de l'âme (le mot psycho-patho-logie ne veut-il pas dire finalement, à l'origine, «discours sur les souffrances de l'âme»?) sont devenues de vulgaires affections. C'est bien dans ce sens que le grand philosophe Romano Guardini ouvre son magnifique opuscule sur la mélancolie par ces mots: «La mélancolie est quelque chose de trop douloureux, elle s'insinue trop profondément jusqu'aux racines de l'existence humaine pour qu'il nous soit permis de l'abandonner aux psychiatres.» Par le cheminement inverse, le psychiatre et penseur allemand Hubertus Tellenbach est arrivé à une conclusion semblable dans son ouvrage La mélancolie (1961). Aussi, l'archétype refoulé de l'invalide submerge-t-il par compensation notre vie actuelle de façon insidieuse: au moindre «accroc», à la moindre blessure, dans notre vie sociale, professionnelle ou affective, nous nous réfugions dans une sorte d'invalidité plus ou moins prolongée (certificats de maladie, d'incapacité de travail, etc.), quand ce ne sont pas les pré-pensions dont on parle tellement ces derniers temps.
Alfred Adler, un disciple (et dissident!) de Freud, injustement oublié, a tenté de comprendre le sens de l'existence humaine précisément à partir de l'image archétypique de l'invalide. Son idée de l'infériorité d'organe (qui l'a brouillé avec Freud), d'un déficit fondamental avec lequel naît tout enfant humain, se rattache pour nous à l'image archétypique de l'invalide. «Ne devrions-nous pas, nous, analystes, nous comprendre comme des prêtres de l'archétype de l'invalidité?»

Pour ce qui est du regard interrogé, il me paraît évident qu'il comporte une profonde ambiguïté. Quand on aperçoit un handicapé (on préfère cet euphémisme anglais aujourd'hui au terme d'invalide, qui veut dire exactement la même chose: à croire qu'«américaniser» la chose la rend plus supportable! Après «les malentendants» et les «malvoyants», à quand «les moins vivants» pour dire «les morts»?), on a spontanément (?) le désir de lui venir en aide. Peut-être, d'ailleurs, pas si spontanément que cela, sinon le législateur n'aurait pas cru nécessaire de poursuivre légalement la non assistance aux personnes en danger. Peut-être qu'instinctivement l'assistance ne va pas de soi. Ce n'est pas très darwinien (struggle for life), ni nietzschéen, l'assistance. Et, vu d'un point de vue psychanalytique, le besoin de venir en aide à un invalide est peut-être aussi une manière de se déculpabiliser de ne pas être invalide...
Mais il y a ambiguïté aussi chez l'invalide. Il y a, certes, la recherche désespérée de «la béquille» auprès d'autrui; mais il y a aussi la fierté narcissique d'être autre, différent, de sortir du lot des «valides».

Concluons. Si l'invalide réussit à intégrer son manque dans son existence et si le «non invalide» accepte qu'il l'est toujours quand même quelque part (même s'il le refoule généralement), l'invalide pourra peut-être être intégré dans la société des hommes comme un être à part entière (finis les fours crématoires pour «les inutiles de la société» et vivent leurs facilités d'accès dans la cité!). La formule pourrait s'énoncer, dans le chef de l'invalide: «Je suis différent, et pas différent en même temps, parce qu'à toi, le valide, il te manque aussi quelque chose de fondamental, mais tu ne t'en rends pas toujours compte comme moi, qui y suis obligé.» Et c'est là sans doute que gît le secret de l'identité de l'invalide: l'acceptation de l'invalidité devient alors la possibilité d'une créativité.

(*) Antoine Pinterovic est psychanalyste Jungien. Ce texte reprend le contenu de son intervention lors du café citoyen organisé par l'asbl handiplus en 2004, « IMAGE, IDENTITÉ, DIFFÉRENCES ET HANDICAPS, LE REGARD INTERROGÉ »

Publicité
8 mai 2009

Traduction - Le mal et les jeunes

pouvoir_et_relation_d_aide


Ce texte figure dans "Pouvoir et relation d'aide" traduit par Antoine :


<< Les fantasmes de destruction jouent chez les jeunes un rôle très important. On trouve très souvent chez les jeunes des pensées suicidaires et des fantasmes de meurtre. Les jeunes gens commettent souvent dans leurs rêveries diurnes des actes d'une destructivité atroce. Certains jeunes peuvent aborder le diable par le biais de la philosophie ou des images religieuses. Mais d'autres jeunes échouent de façon tragique dans leur tentative téméraire d'arracher au diable quelques cheveux d'or. La destructivité et le mal en soi sont pour tout un chacun quelque chose de désagréable et d'insupportable.

On cherche à s'en débarasser et à l'écarter par n'importe quel moyen. Aussi rencontre-t-on chez bien des jeunes qui entrent dans la période de la confrontation avec le mal une certaine tendance à projeter l'ombre archétypique. Ce sont alors les adultes, les parents, les croulants, etc., qui sont vécus comme mauvais et destructeurs. Mais ces projections sont ensuite retirées après un certain temps par des jeunes qui sont sains. Il existe toutefois des jeunes qui grandissent dans un milieu qui apparait comme très destructeur et hostile. La mère aura peut-être rejeté ou même éloigné l'enfant. Une bonne vie de famille ne se sera pas développée. Les parents seront restés inquiétants et méfiants vis à vis de l'enfant. Issu d'un réseau défavorable de relations, il aura probablement des difficultés à l'école; professeurs et condisciples le rejetteront. Quelle qu'ai pu être sa situation spécifique, il se peut que le jeune ait dû supporter effectivement dans sa vie antérieure beaucoup de destruction de la part de son entourage.

Et quand il arrive à l'adolescence et qu'il se met à entrer en contact avec la destructivité , il est facile de comprendre qu'il simplifiera la confrontation en projetant la destructivité sur l'entourage ou au moins sur une partie de l'entourage.Et de ce fait, la destructivité ne ne constitue pas pour lui une partie intégrante de la psychologie humaine mais caractérise certains de ses semblables et certaines structures sociales. La destructivité n'est perçue que dans l'entourage. Une telle projection bloque toute évolution psychologique ultérieure et ne rend que très difficilement possible une intégration sociale. Tout ce qui arrive de pire est toujours compris comme suscité par un méchant entourage. On accuse le milieu de son propre comportement destructeur et autodestructeur. A ses propres yeux, un tel jeune n'est destructeur que parce que l'entourage ne mérite pas autre chose, méchant comme il est à son égard. L'autodestructivité peut être ainsi rationalisée en déclarant que l'entourage le cherche et donc le trouvera.

Cette attitude est bien connue des travailleurs sociaux. Les gens qui les prennent en charge peuvent faire ce qu'ils veulent , tout est pris en mauvais part. Procure-t-on à un jeune une situation , c'est alors la manifestation d'une méchanceté toute spéciale, en ce sens, qu'on cherche par là à contrôler sa vie et à ne lui laisser aucun choix. Mais si on ne lui procure pas de situations et qu'on l'invite à en chercher une lui-même, c'est encore une manifestation d'une attitude destructrice de ceux qui l'ont pris en charge, puisqu'ils ne veulent pas l'aider et souhaitent qu'il ne trouve pas de travail. Si de tels jeunes sont plutôt introvertis et s'ils peuvent supporter une partie de leurs conflits fantasmatiquement, intérieurement, il est alors possible qu'ils réussissent à s'en sortir pas mal du tout, même s'ils deviennent aigris et intrigants. Mais presque toujours de tels jeunes n'ont pas eu la chance de grandir dans un milieu qui aurait fort stimulé la vie intérieure et leur aurait fourni les outils fantasmatiques et symboliques pour affronter leurs problèmes. Aussi ces jeunes gens ont ils tendance à agir tout ce qu'il leur arrive. Et nous avons alors devant nous le jeune au portrait classique: délaissé, asocial et peut-être aussi délinquant.. Vues de l'extérieur, ses actions destructrices paraissent il est vrai , semblables à celles d'un jeune qui n'est en contact avec le mal que de façon transitoire; mais intérieurement , les choses se présentent tout autrement. Le contact avec le diable, avec la destructivité, devient pour lui une tragédie , un combat don-quichottesque avec l'entourage qui est considéré comme le diable en personne. Des asociaux de ce genre sont très souvent désignés , au cours de leur jeunesse mais aussi plus tard dans leur vie, à tort, comme des psychopathes, comme des gens avec des défauts caractériels innés. De tels jeunes, peuvent donc aussi en tant qu'adultes - ceci soit dit en passant - , pour autant qu'ils en soient capables, fonder une famille et transmettre à leurs enfants une conception de la vie véritablement antisociale, qui incite ces derniers à projeter à leur tour, et qui leur rend difficile l'élaboration de la destructivité comme un problème personnel. La situation devient tout à fait grave, s'il s'agit en plus, chez ces gens, de membres de minorités raciales peu appréciées.

Cette sorte d'abandon chronique est extraordinairement tragique. Il y faut déjà, en effet, une certaine différenciation psychologique pour y succomber. Les gens qui sont indifférents et abrutis ne réagissent pas de cette façon, même quand ils grandissent dans un milieu abandonnique et destructeur. Ils se soucient peu du phénomène du mal et de la destructivité. Dans leur jeunesse, ils n'abordent alors le mal que de manière tout à fait superficielle et continue à vivre complètement apathique. Et ce sont précisement ceux que le phénomène du mal a marqués profondément déjà dans l'enfance, qui succombent à un tel sentiment d'abandon. ils ne renoncent jamais au combat contre le mal; mais ce combat est absurde parce qu'ils ne voient pas que la destructivité est un problème intérieur et que la projection de ce problème sur le monde extérieur ne fait que créer à chaque fois de nouvelles souffrances et de nouveaux malheurs. >>


                                                   

Adolf Guggenbuhl-Craig, "pouvoir et relation d'aide"

8 mai 2009

Essai - Amour et Poésie

moineau


Peu de choses dans l'existence humaine valent l'amour et la poésie.
Eros, l'Amour, ce petit dieu, qui est aussi un démiurge géant et archaïque, est également, chez les anciens Grecs le créateur du monde. Il se fiche de nos misérables règles humaines, il se fiche du temps, de la vieillesse, il se fiche de l'espace, des distances. On pourrait évidemment en citer une pléthore de définitions, mais comme l'a observé Carl Gustav Jung, il est en fait indéfinissable: «L'homme peut donner à l'amour tous les noms possibles et imaginables dont il dispose, il ne fera que s'abandonner à des illusions sans fin sur lui-même. S'il possède un grain de sagesse, il déposera les armes et appellera ignotum per ignotius – une chose ignorée par une chose encore plus ignorée – c'est-à-dire du nom de dieu.»
Il n'en va pas autrement de la poésie. J'avais toujours apprécié, depuis qu'elle me fut transmise par mon professeur de la classe de poésie (j'avais alors dix-sept ans!), cette admirable tentative de définition par Henri Bremond: «Il y a d'abord et surtout de l'ineffable (…) Tout poème doit son caractère proprement poétique à la présence, au rayonnement, à l'action transformante et unifiante d'une réalité mystérieuse que nous appelons "poésie pure".» Car la poésie, comme l'amour, est d'abord un état avant de devenir un acte. Elle non plus n'est donc pas définissable. Mais on peut la décrire. Par une anecdote déjà ancienne, par exemple.
J'étais tôt le matin sur le chemin de l'école pour rejoindre mes élèves. Le temps était plutôt maussade, je n'étais pas de bonne humeur, j'avais envie de dire avec Saint-Exupéry: La vie, ce harnais! Et tout à coup, je vis un moineau qui se désaltérait à deux pas de moi dans une flaque d'eau. Il buvait, puis relevait sa petite tête pour déglutir. Mon cœur se mit soudain à battre fort apparemment sans raison; toutes les passantes me parurent belles; je me mis à fredonner un air; le monde était de nouveau beau et aimable au sens propre.
La poésie, comme l'amour, engendre un état proprement mystique.
Mais lorsque l'amour et la poésie se conjuguent, cette conjonction proprement mystique représente sans doute un des sommets spirituels les plus élevés auquel l'âme humaine puisse accéder en ce bas monde. Mais pourquoi donc trouvères et troubadours ont-ils joui d'une telle audience? Pourquoi Pétrarque? Pourquoi Dante? Pourquoi Les Fleurs du mal? L'amour et la poésie sont tellement imbriqués l'un dans l'autre qu'on peut tout aussi bien arriver à la poésie par l'amour qu'à l'amour par la poésie. Comment expliquer sinon que tant d'adolescents écrivent de la poésie, même si elle n'est pas transcendante, quand ils sont amoureux? que tant de vieux, quand ils sont amoureux, reviennent à la poésie?
Traduire de la poésie n'est pas la même chose que traduire de la prose; le pire sans doute, c'est de convertir la poésie en prose, car, comme le disait à juste titre Paul Valéry, «mettre en prose, c'est mettre en bière»! Je pense que seul un poète – même s'il n'est pas socialement reconnu comme tel – peut valablement traduire la poésie. Les tout grands traducteurs – Baudelaire et Mallarmé pour Edgar Allan Poe, par exemple, – en sont la preuve tangible, sans parler des nombreux poètes romantiques qui ont tous été, peu ou prou, traducteurs de la poésie.
C'est en traduisant les poèmes de Xénia que j'ai pleinement saisi ce qui est au fond du travail de traduction de la poésie. Le traducteur est placé dans une situation assez inconfortable, surtout s'il est au départ philologue de formation. Il est au cœur d'un conflit entre la fidélité au texte original et l'interprétation selon l'inspiration que le texte original lui transmet. Qu'est-ce que cela représente concrètement dans mon propre travail de traduction des poèmes de Xénia? Je maîtrise passablement l'anglais surtout à force de nombreuses lectures, mais j'aurais certainement des difficultés à faire en anglais mes emplettes au marché! Je me suis donc entouré d'un certain nombre de dictionnaires bilingues et unilingues. J'y cherchais souvent frénétiquement le mot juste, mais pas au sens de la fidélité au texte original, mais au sens de la fidélité à l'émotion originale que je devais transmettre au lecteur. Et, ô paradoxe, en feuilletant les dictionnaires, souvent, un mot, que je n'ai pas trouvé dans les dictionnaires, se présentait à mon esprit, et j'avais une certitude absolue que c'était le mot juste, sa justesse étant garantie par mon inconscient le plus profond.
Certes, comme je viens de le dire, ce travail était inconfortable. Mais cet inconfort m'était payé au centuple par le ravissement que j'en retirais et qui agissait en moi comme une drogue. Car c'est ce petit dieu facétieux – qui ne respecte rien et que j'ai évoqué au début de cette Préface – qui m'a pris par la main et qui m'a mené exactement là où je devais aller, alors que la neige a déjà recouvert ma barbe et ce qui me reste de cheveux. Il suffisait de se laisser guider! Je n'en dirai pas plus.

Antoine Pinterović
Écrit à Forest
en l'an 2007
à l'entrée de l'hiver

2120136406_075fd215a0


8 mai 2009

Essai - Le Transfert

Le Transfert

   

L'analyse est l'expérience d'un lieu profondément ancré       dans l'imaginaire où le temps n'a pas d'importance. Le transfert       est toujours le lieu d'une tension dramatique, le désir d'investir       positivement quelque chose de l'ordre du manque ou de l'ordre du râté.       Et, ce faisant, si l'on plie et déplie ce noeud de désir,       c'est aussi l'espace de la pulsion irrépressible de liquider ce sur       qui on investit, c'est-à-dire ce sur quoi on a tellement buté.

   

      C'est comme si l'on cherchait confusément à synthétiser       l'histoire. Et lorsque elle se ramasse tout à coup dans un brusque       surgissement d'image, c'est l'irruption du merveilleux. Le temps se resserre       libérant les émotions et les sensations et l'on fait l'expérience       d'une synthèse créatrice d'images étonnantes et familières       comme sorties des rêves. Au détour du rythme des séances,       on fusionne, défusionne. Parfois on est voyant. C'est terriblement       efficace.

   

 

   

Dans le cadre de l'analyse chez Monsieur Pinterovic, c'est une sorte d'imago       paternelle enfin palpée et acceptable, éminemment soulageante       qui a surgi soutenue par son visage, nécessairement doublée       de ce qu'elle a véhiculé de souffrance et de ressentiment.       Et dans sa recherche de soulagement total, l'inconscient est donc implacablement       tenté de la supprimer.

Emilie Danchin http://emiliedanchin.be/transfert.html

pinte_wise_300

Méditation sur le transfert

 

«Comment voulez-vous que je vous définisse le transfert en cinq minutes? Mais je peux peut-être quand même vous dire quelque chose: Le transfert, c'est toujours une histoire d'amour.»

 

(Jacques LACAN dans un entretien télévisé avec Françoise WOLF)

   

 

   

Ce que j'ai vu est un grand-père exemplaire et tous ses attributs       dans son bureau plein de babioles et de livres. Son sourire bienveillant,       la barbe blanche, tiré à quatre épingles, pantalon,       chemise et gilet impeccable, sa chevalière, son inconditionnel accueil,       une tendresse infinie. Un personnage souriant et câlin. Un vieux monsieur       adorable éminemment intuitif proche des oiseaux. Un magnifique papy       que jamais je ne voulais perdre.

   

 

   

Le temps oeuvrant, j'ai décidé       de lui donner sa place dans mon bestiaire imaginaire comptant sur sa souplesse       extraordinaire dans les relations aux êtres et leur inconscient. Je       me suis donc adressée à l'homme et à quelques uns de         ses patients et proches qui ont bien voulu se soumettre au dialogue inconscient...

Je suis peut-être un peu dans le même malaise que Lacan au moment où Françoise Wolf lui a posé cette question piège. Comment voulez-vous que je vous définisse le transfert en quelques lignes, aurais-je, comme lui, tendance à dire.

Il est devenu fameux l'échange entre Freud et Jung sur cette question au cours de leur première entrevue, lorsqu'à la question de Freud: «Et que pensez-vous du transfert?» - Jung répond: «C'est l'alpha et l'oméga de la méthode analytique.» Et Freud de clôturer par: «Alors vous avez compris l'essentiel.» Nonobstant cette prise de position, que Jung assume presque quarante ans après, il exprime aussi souvent sa réticence et sa gêne vis-à-vis de ce phénomène. Il dit ainsi que le transfert n'est jamais un avantage et qu'on guérit malgré le transfert, non à cause de lui. Bref, si je puis m'en passer dans une analyse, quelle chance, dit-il quelque part. Je pense néanmoins que cette apparente contradiction logique de Jung vis-à-vis du phénomène du transfert ne tient pas tant à la déjà proverbiale qualité «oppositionnelle» ou «conjonctionnelle» de la pensée de Jung elle-même (l'un et l'autre et non l'un ou l'autre), qu'à la profonde ambiguïté du phénomène du transfert lui-même.

S'il est vrai ce que Freud nous a enseigné, à savoir que le transfert est la reproduction symbolique par projection de nos attitudes enfantines vis-à-vis des figures (imagines!) parentales – ce que Jung n'a jamais contesté d'ailleurs, mais y a ajouté la dimension de l'inconscient collectif – il est évident que l'ambiguïté transférentielle relève de l'ambiguïté fondamentale de la relation enfant-parent et vice-versa. Bref, quand on est papa ou maman, même «symbolique», on est aimé et haï en même temps. C'est très pénible à supporter pour qui que ce soit, même pour un Jung!

Ceci dit, je pense que ce qu'on nomme le transfert en jargon psychanalytique est en fait un phénomène tout à fait naturel qui intervient aussi bien dans l'amour (coup de foudre!) que dans l'amitié, et même dans les relations professionnelles (le patron mauvais ou bon père!). Il est en effet impossible, je pense, d'entrer en relation avec une autre personne sans projeter sur elle une image qui vient de l'inconscient, et ce qui fait, évidemment, que nous distinguons cette personne des autres. La différence, c'est que le propre de l'attitude analytique consiste à situer cette projection naturelle dans l'espace symbolique – le théâtre symbolique, comme disait Heinrich Karl Fierz –, de la considérer donc métaphoriquement et non littéralement. Disons que le patient est convaincu qu'il aime son analyste, alors qu'en fait - si tout va bien - il se met à aimer sa propre âme à travers son analyste. Si l'analyste se trompe d'objet à ce moment – s'il se croit aimé pour lui-même – la porte est ouverte à toutes les aberrations, érotiques notamment, et dont l'inflation n'est pas la moindre (se prendre pour le sauveur, le grand guérisseur, etc.). Ce n'est pas la dimension érotique (amoureuse) qui se constelle tant de fois dans la relation transférentielle qui est nocive en soi, mais le fait, comme l'a pertinemment fait remarquer James Hillman, que l'analyste la littéralise et donc, régulièrement, succombe, passe à l'acte, comme on dit dans notre jargon.

Il en va de même d'ailleurs avec la relation analytique elle-même. À mon avis (basé notamment sur plus d'un quart de siècle d'expérience, mais aussi sur les analyses pertinentes d'un Adolf Guggenbühl-Craig), rien ne la distingue fondamentalement d'une autre relation humaine, sauf une chose très importante. Alors que les autres relations humaines ont pour but la relation elle-même, la relation analytique a pour but autre chose: l'amélioration de l'état mental du patient, son sentiment de bien-être et que sais-je encore; la relation analytique est donc plutôt un moyen. Mais en dehors de cela, elle reste une relation essentiellement humaine. C'est dans ce sens que mon expérience m'a confirmé à chaque fois, dans l'immense majorité des cas, que les patients viennent chercher en fait un être humain avant de chercher un «technicien de l'amour du prochain», comme disait Wolfgang Schmidbauer dans son pamphlet Les aidants en détresse; la compétence, le savoir, le savoir-faire, les méthodes et les techniques, les patients ne les déprécient pas, mais tout cela ne sert à rien si cela ne s'inscrit pas dans une attitude humaine.

Au cours d'un séminaire (Tavistock Lectures, 1935), en réponse à un étudiant qui posait la question du bien-fondé du divan, Jung répondit non sans quelque dérision: «Je place mes patients en face de moi et je leur parle comme un homme naturel parle à un autre; je m'expose complètement et je réagis sans réserve. (…) Si je suis assis derrière eux, je peux bâiller, dormir, me laisser aller à mes propres pensées et faire ce qui me plaît. Vous ne savez jamais ce qui se passe en moi et vous restez ainsi dans une situation autoérotique et isolée qui ne vaut rien pour un homme moyen. Ce serait naturellement autre chose si vous vous disposiez à une existence d'ermite dans l'Himalaya!»

Comme dans beaucoup d'autres domaines analytiques, sans nier les acquis freudiens, Jung a, ici aussi, élargi le phénomène du transfert en montrant qu'il avait aussi une dimension collective, archétypique, analyse qui s'appuie en grande partie sur les expériences psychologiques des alchimistes. Quel n'est pas souvent l'étonnement – quand ce n'est pas le rejet – de beaucoup de gens non «initiés» lorsqu'ils ouvrent et feuillettent l'ouvrage de Jung La psychologie du transfert, parce qu'ils se trouvent face à une très érudite analyse symbolique d'une série de gravures d'un traité alchimique (Le Rosaire des philosophes) qui décrit en fait les différentes étapes du phénomène que les alchimistes appellent la conjonction.

J'estime que l'analyse d'une de ces gravures est particulièrement caractéristique de la démarche de Jung. La gravure représente un homme et une femme nus enlacés dans une position coïtale (la gravure s'appelle du reste: «Conjonction ou coït») et immergés dans la mer. Jung fait remarquer le curieux assemblage dans cette image de son érotisme frappant avec son aspect spirituel, symbolique: d'une part, ce sont un vrai homme nu et une vraie femme nue dans un posture coïtale; d'autre part, ce sont en même temps des personnages symboliques, extra-ordinaires, car ils portent chacun une couronne et sont flanqués du soleil et de la lune, annonciateurs de la conjonction suprême. Aussi, Jung commente-t-il en disant que cette image «possède une signification, non pornographique, mais symbolique. (…) L'herméneutique et la méditation médiévales – poursuit-il - ont pu contempler sans scandale, en les transfigurant par l'esprit, les passages les plus osés du Cantique des Cantiques. (…) L'union au niveau biologique représente l'union des opposés au sens le plus élevé.» C'est dans cette même perspective qu'un James Hillman écrit: «L'erreur freudienne ne se situe pas tant dans l'importance donnée à la sexualité; plus grave est l'illusion que la sexualité se ramène à la sexualité proprement dite, que le phallus se limite au pénis.» Il fallut attendre un Lacan pour sortir la psychanalyse de cette illusion, lorsqu'il a dit, entre autres choses: «Il n'y a pas de rapports sexuels; il n'y a que des fantasmes de rapports.»

Cela nous amène à un autre thème jungien qui a un rapport avec le transfert et qu'on a parfois appelé la banalité de l'archétype.

On a souvent accusé Jung d'être un mystique, un illuminé, un gnostique, un métaphysicien, j'en passe et des meilleures; qu'il ne voyait les choses que dans la perspective mythique, archétypique. Et il est vrai que c'est le seul psychanalyste dont les ouvrages se retrouvent sur les étagères des librairies «ésotériques», à côté des cartes de tarot, des pendules et des boules de cristal. Mais je pense qu'on lui fait tort là. Il a toujours dit qu'il n'était qu'un empirique, à savoir quelqu'un qui n'accorde d'importance qu'à l'observation des phénomènes et à l'expérience. Mais ce n'est pas sa faute si les phénomènes irrationnels font partie également, depuis la nuit des temps, des phénomènes humains. Jung a eu le tort, en quelque sorte, de les observer, de les étudier et de les analyser en tant que phénomènes psychologiques humains, au plus grand dam de sa crédibilité «scientifique». Comme disait un de mes détracteurs congénères un jour, parce qu'il n'appréciait pas mon interprétation (psychanalytique) de la réalité croate: «Ce qui ne devrait pas exister, n'existe pas!» Très lacanien, n'est-ce pas? Car la réalité est justement, comme disait Lacan, ce qui se refuse à toute symbolisation. O sancta simplicitas!

Jung était parfaitement conscient de ce que Nietzsche appelait l'humain trop humain. Cela l'agaçait même de temps à autre. Il a ainsi envoyé une patiente qui est venue le consulter chez une de ses élèves en lui disant: Je vois, maintenant vous allez commencer à me parler de votre mère, de votre père, de votre enfance et tout cela. Je vais vous envoyer chez une de mes élèves qui se débrouille admirablement avec cela. Après, quand vous aurez des rêves symboliques, archétypiques, revenez chez moi! C'est sans doute pour cela que sa femme lui aurait dit un jour: Carl Gustav, ce n'est pas vos patients que vous aimez, c'est leurs images! Mais, finalement, il n'avait peut-être pas tort. Car si les patients viennent, ils ont, bien sûr, l'illusion qu'ils viennent chercher l'amour de l'analyste vis-à-vis de leur propre personne, mais en fait, ils cherchent, sans le savoir, qu'on aime leur âme, et l'âme ne peut s'exprimer vraiment qu'en images! James Hillman avait dit un jour, à juste titre, je pense, que si les analystes restent à longueur d'heures et de journées dans leurs fauteuils à écouter les malheurs et les petites misères de leurs patients, cela ne pouvait être qu'en vertu de la fascination qu'exerce sur eux, qui les séduit, la beauté de l'âme humaine en souffrance, de la psycho-patho-logie.

La banalité de l'archétype, c'est cela. Grâce à la magie de ce «théâtre symbolique» (H. K. Fierz) qu'est l'espace analytique (y compris la configuration du domicile du psychanalyste!) et qui se constelle par la vertu du transfert, n'importe quel événement de la vie quotidienne (banal ou non) du patient, n'importe quel fait divers, est en quelque sorte transfiguré, à savoir transposé sur cette scène symbolique où il acquiert un sens dans la trame du destin du patient. C'est cela qui fait la différence entre parler de l'altercation avec son chef de service avec un copain dans un café devant un verre de bière et en parler à son analyste au cours d'une séance d'analyse.

Bien des patients aujourd'hui ressentent une sorte de culpabilité de s'occuper de leurs «petits» problèmes quotidiens en analyse, alors qu'il y a des tas de gens dans le monde qui crèvent de faim ou de maladie. Je leur réponds qu'ils vivent dans une civilisation (qui a ses avantages, mais aussi ses inconvénients, comme toute civilisation) et que leurs «petits» problèmes, ainsi que ceux de leurs amis, partenaires, etc., ne sont peut-être pas si petits que cela, puisqu'ils peuvent détruire autant les existences que la famine, le sida, la sécheresse, etc. dans les pays du Tiers-Monde. James Hillman (encore lui!) a critiqué dans un texte brillant («Du miroir à la fenêtre») la relation analytique individuelle comme foncièrement narcissique et nombriliste. Si je puis entièrement le suivre lorsqu'il estime que la psychanalyse doit s'ouvrir au social et surtout au politique, je ne puis le suivre quand il décrie et dénigre désormais l'utilité de la relation analytique individuelle. Ne serait-ce pas, peut-être, chez lui, un règlement de comptes personnel justifiant idéologiquement son propre changement de cap (l'arrêt de l'activité analytique)?

La banalité de l'archétype nous protège de l'inflation. Un jour, ma femme avait dû confectionner des masques de têtes de divers animaux pour une représentation théâtrale dans l'école où elle travaillait comme professeur d'arts plastiques. Après la représentation, elle avait récupéré les masques et m'avait demandé d'en choisir un pour mon bureau. J'ai choisi… l'âne! Et je l'ai installé – sans y prendre garde, car à la recherche d'un espace libre sur mon mur – au dessus des photographies de Starcevic (un penseur croate romantique), de Jung et de Toni Frey, mon maître zurichois. C'est lorsqu'un patient m'avait fait remarquer la chose, que je me suis rappelé une anecdote sur Jung. À un journaliste, qui lui demandait pourquoi il avait installé une reproduction du buste de Voltaire de Fernay, avec son sourire sardonique, dans la salle d'attente, Jung avait répondu: «Pour que mes patients ne me prennent pas trop au sérieux!» Mon âne avait manifestement la même fonction de dérision vis-à-vis de mon savoir.

Dans la relation transférentielle, le patient (la patiente) et l'analyste sont de simples mortels, avec leurs soucis quotidiens, leurs petites mesquineries, leurs problèmes familiaux, conjugaux, professionnels, bref, leurs banalités navrantes. Mais en vertu de la dimension symbolique (métaphorique, archétypique) de leur relation, ils sont aussi roi et reine ou roi et prince héritier, protagonistes d'un drame qui tend à la transfiguration de cette banalité, à lui conférer un sens dans la trame du destin de chacun des partenaires, patient(e) comme analyste, de ladite relation. Les problèmes commencent à partir du moment où l'un des protagonistes (ou les deux: cela arrive peut-être encore plus souvent aux analystes!) se prennent pour… ce qu'ils ne sont fatalement pas. Observez les malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques: il n'est guère de personnages plus tragiques: c'est comme s'ils se prenaient pour des dieux ou des héros d'on ne sait quel drame sublime. Un vieux proverbe romain dit: Quem deus vult perdere, primum dementat! (Celui qu'un dieu veut perdre, il le rend d'abord fou.) Est-ce pour cette raison que Jung disait aussi: «Tant qu'il y a de l'humour, il y a de l'espoir!»? Un ami et ancien élève, devenu philologue classique, m'a expliqué un jour que la fameuse inscription – Gnôti séautòn (connais-toi toi-même) – au-dessus de l'antre de la Pythie de Delphes, et dont l'invention est souvent erronément attribuée à Socrate, signifie en fait: reconnais-toi comme mortel et pas comme un dieu. L'inspiration comique, à la différence de l'inspiration tragique, nous rappelle toujours cette vérité, nous rappelle nos limites, notre condition humaine – trop humaine. Comme disait Nietzsche: «Le bas-ventre est cause que l'homme ait quelque peine à se prendre pour un dieu.» Affirmation éminemment freudienne! Ou faudrait-il dire plutôt que Freud était éminemment nietzschéen?

Et je terminerai ce petit texte en rappelant la parole d'un grand penseur américain, esprit universel s'il en est encore et un des fondateurs de la thérapie systémique (dite aussi familiale). Dans une préface à l'ouvrage autobiographique de son ami Joseph B. Wheelwright, analyste jungien et fondateur de l'école jungienne aux États-Unis, Gregory Bateson écrit: «Je ne sais si Jo se cache derrière un flux perpétuel d'humour ou si l'humour est réellement une sorte d'émergence de la théorie jungienne, une pointe d'iceberg peut-être? C'est certes souvent une interruption, mais si j'examine, lorsque j'ai été interrompu, ce que j'aurais dit si je n'avais pas été interrompu, je trouve que cela aurait été un peu lourd, un peu épais, un peu intellectuel. Le problème avec Jo – et je soupçonne que c'est aussi vrai dans le cabinet de consultation – c'est qu'il est plus rapide que les névroses de ses patients. Ils étaient justement prêts à se conduire symptômatiquement lorsqu'ils s'aperçoivent que le bureau de consultation est envahi par les sons d'un bastringue et par une vieille chanson grivoise. Je pense que cela doit avoir pour effet de perturber chez le patient le contexte de la formation d'une nouvelle absurdité avant qu'elle ne s'énonce, mais je soupçonne que cela puisse être thérapeutique. Nous ne savons pas grand-chose sur l'humour. Un peu sans doute sur le mot d'esprit (Freud)… Il y a dans le vrai humour quelque chose de plus que l'hostilité, et ce quelque chose est un baume pour l'âme humaine. »

Antoine PINTEROVIC'

conjonction_oppos_s

8 mai 2009

Essai- Credo quia magister sum ... (sur l'éducation)

pinte_silence

Il m'arrive quelquefois, lorsque trop fatigué ou trop énervé, lorsque la lune est très près ou un trésor trop loin, que je ne puisse fermer l'œil. Alors, il m'arrive, quelquefois, malgré ou peut-être à casue de la perspective du lendemain, que je croie.
Et je crois alors
Que les écoles ne devraient pas être des casernes, des gendarmeries, des termitières, cléricales ou laïques.
Que l'éducation n'est pas un travail à la chaîne,
Que les programmes, les horaires, les manuels ne sont pas l'essentiel,
Que les programmes, les horaires, les manuels ne m'ont rien fait, que je fais les programmes, les horaires, les manuels,
Qu'en rénovant sans cesse les méthodes, les programmes, les matières, les manuels, on ne rénove rien du tout, car on ne change guère l'homme,
Que le bourrage de crâne « scientifique » représente la dernière édition contemporaine de l'obscurantisme triomphant,
Que la Tv, Internet, la radio, le tourne-disque, le Dvd, la K7 vidéo ne combleront jamais mon inexistence,
Que la « spécialisation » technicienne, isolante et isolée de la réalité humaine perd toute valeur de culture et devient aliénation,
Que le « savoir » et le « savoir-faire » ne sont pas des systèmes clos où on peut pénétrer sans risque en laissant sa personnalité au vestiaire,
Que la véritable pédagogie se fout de la pédagogie,
Que la qualité d'un professeur ne se mesure pas à sa popularité, à son succès, à sa réussite sociale, à sa démagogie,
Que si je suis chahuté, si je n'ai pas d'autorité, c'est que je confonds les valeurs, que je manque de caractère, que je ne pèse pas lourd en face des élèves, que je me sens inconsciemment inférieure aux élèves,
Que si je suis chahuté, c'est que je ne suis plus, que je parais.
Oui alors je crois
Que je ne suis maître que si je me reconnais comme faillible et mortel,
Que je ne suis maître que si je n'ai pas peur, surtout de moi,
Que je ne suis maître que si je suis garant et révélateur de ma vérité,
Que je ne suis maître que si je suis d'abord maître d'humanité avant d'être spécialiste dans tel domaine,
Que je ne suis maître que si je suis le garant de l'existence des valeurs humaines,
Que je ne suis maître que si je ménage la confrontation de chacun avec soi-même,
Que je ne suis maître que si je suis, tout simplement,
Que je ne suis maître que si j'accepte ma solitude,
Que je ne suis maître que depuis le jour où j'ai compris qu'il n'y a pas de maître.
Oui, je crois alors aussi
Que lorsque je pénètr pour la 1ère fois dans une classe, je me soumets à un rituel qui consacre un contrat de relations mystérieuses, qui me rendent témoin des possibilités humaines,
Que mes élèves, à travers ma parole, attendent, souvent sans le savoir, une leçon de vie,
Que l'éducation n'est pas tout, mais qu'elle n'est pas rien non plus,
Que l'éducation est d'abord la recherche de l'Homme,
Que l'éducation est d'abord un rapport humain qui a une valeur en lui-même et par lui-même,
Que l'éducation, c'est la construction du destin de l'homme,
Que l'éducation commence par un besoin de maître et qu'elle s'achève par la découverte qu'il n'y a pas de maître, que chacun est le maître de son destin,
Que toute information est une formation à l'être humain et le risque aussi, d'une déformation.
Je crois alors fermement
Que plus on fait de pédagogie et plus la culture fout le camp,
Que mon éducation doit sortir du chaos actuel,
Que les sciences, qu'elles soient « exactes » ou « humaines », ne peuvent guère m'y aider, car ce n'est pas la science qui fonde l'homme mais l'homme qui fonde les sciences,
Qu'il m'est essentiel d'arriver à formuler un idéal humain capable de prendre en charge la société dans laquelle vivront mes enfants,
Qu'il m'est essentiel d'arriver à définir l'Homme de notre temps,
Que la culture générale, tellement vilipendée aujourd'hui, nous est plus essentiel que jamais que jamais pour provoquer le miracle de l'harmonie entre l'Homme et l'Univers,
Qu'il nous est essentiel de faire renaître de ses cendres une nouvelle culture générale de l'Occident, la plus générale possible, pour contrecarrer l'aliénation spécialisante et technocratique,
Que mon éducation, en fin de compte, doit tendre de nouveau, comme à l'aube de son avènement, à révéler à chaque homme cette parcelle de l'Homme éternel et universel seul susceptible d'être aimé, bon et mauvais, beau et laid, vil et sublime, s'il reste vrai que la seule finalité possible de la culture, et donc de l'éducation, c'est que les hommes puissent continuer à vivre et à créer ensemble

A.Pinterovic'

8 mai 2009

Essai - La question flamande

croatie


LA «QUESTION» FLAMANDE OU UN DIVORCE BELGE EST-IL POSSIBLE?


Lorsque j'étais représentant honoraire de la République de Croatie à Bruxelles, au début des années nonante, en pleine guerre serbo-croate (qu'on désigne en Croatie sous un vocable euphémique de «guerre patriotique»), j'entendais souvent mes compatriotes belges comparer le conflit serbo-croate au conflit communautaire belge. À tort, leur disais-je, car les prémices historiques ne sont pas du tout les mêmes.
Il est vrai qu'à l'époque où nous vivons, l'histoire a mauvaise presse. Je me souviens d'une anecdote. Lorsque je conduisais une délégation ministérielle croate au Parlement européen, lors de la visite chez le président du Parlement à l'époque; le socialiste espagnol Baron Crespo, ce monsieur m'avait demandé comment on pouvait expliquer ce conflit serbo-croate. Je lui ai répondu que je devrais faire un peu d'histoire. Là-dessus, il a répondu, se croyant très spirituel et très cultivé: «Vous savez ce qu'a dit le philosophe marrane Maïmonide? «Si Dieu avait voulu que les gens regardent en arrière, il leur aurait mis des yeux dans le cou.» Je lui ai répondu: «Monsieur le Président, un philosophe français a dit: «Les peuples qui ignorent leur histoire sont condamnés à la revivre.» Il s'est levé alors et m'a dit simplement: «Au revoir, Monsieur!»
Oui, l'histoire a mauvaise presse! Le grand psychologue jungien James Hillman l'a déjà constaté en écrivant : «Je chevaucherai ce cheval de l'histoire jusqu'à ce qu'il s'effondre, car je soutiens que l'histoire est devenue le Grand Refoulé. Si, à l'époque de Freud, c'était la sexualité qui était le Grand Refoulé et l'instigatrice du ferment interne des psychonévroses, aujourd'hui, la seule chose que nous ne voulons tolérer est l'histoire. Non: nous sommes tous des prométhéens avec une foule de possibilités, d'espoirs pandoréens, ouverts, désencombrés, avec l'avenir devant nous, si divers, si beaux, si neufs – hommes et femmes neufs et libérés vivant en avant vers une science fiction. Alors l'histoire gronde en dessous; poursuivant son œuvre dans nos complexes psychiques.»

***

Non, comparaison n'est pas raison, précisément parce que les paramètres historiques ne sont pas les mêmes:
Le destin funeste serbo-croate fut déterminé par des événements historiques préalables à l'établissement de ces deux communautés nationales dans l'espace géographique et historique qu'elles occupent actuellement. Les Croates se sont établis en deçà de la frontière séparant l'empire romain d'Occident de l'empire d'Orient (la rivière Drina; frontière entre la Serbie et la Bosnie actuelles, rivière qui a vu flotter sans doute le plus grand nombre de cadavres en Europe), dans la province la plus orientale – la Dalmatie - de l'empire d'Occident, les Serbes au-delà, dans la province la plus occidentale de l'empire d'Orient (la Prévalitaine). Cette frontière a continué à déterminer le destin de la région au moyen âge: La rivière Drina est bien le fleuve qui bornera à l'Est l'Italie d'Odoacre, puis de Théodoric. C'est aussi la limite au-delà de laquelle l'autorité carolingienne ne s'étendra guère. C'est enfin la frontière qui marquera, en 863 (le schisme de Photius); puis en 1054 (le schisme de Michel Cérulaire), les limites de l'avance de l'église romaine.
Les communautés serbe et croate n'ont donc jamais vécu dans le même orbite culturel, ni dans les mêmes formations politiques (États). jusqu'en 1918, lorsque les grandes puissances, au sortir de la Première guerre mondiale, et sous l'influence de ce qu'on appelle «la doctrine Wilson»; à savoir une théorie mal comprise et mal appliquée de l'autodétermination des peuples, ont décidé de créer la Yougoslavie, sur base d'une identité linguistique et ethnique supposée des Serbes et des Croates, sinon des Slovènes. On sait comment cette «aventure» s'est terminée, en 1941 d'abord, puis, plus récemment, en 1991, à chaque fois; par une catastrophe.
Il n'en va pas du tout de même avec l'aventure belge. Il existe une province celtique belge dès l'époque romaine, dont parle d'ailleurs César dans un célèbre passage de sa «Guerre des Gaules».
Historiquement, on peut considérer que la Belgique existe bien avant la proclamation de son indépendance en 1830. On peut légitimement considérer qu'elle est née en quelque sorte au sortir de la Révolution du XVIe siècle par la signature de la Paix d'Arras (17 mai 1579) entre le gouverneur espagnol Alexandre Farnèse et «Les Malcontents», classes privilégiées autant wallonnes que flamandes qui se sont unies par la Confédération d'Arras (le 6 janvier 1579), après avoir arrêté la marche de la république calviniste de Gand vers le Sud.
À partir de 1581, Farnèse s'empare des villes du Sud de l'union d'Utrecht (union des partis calvinistes), abandonnées à elles-mêmes par les provinces du Nord, et notamment de Bruxelles et d'Anvers en 1585. Bien qu'il eût comme projet de s'emparer également des provinces du Nord, il ne put achever cette besogne, car le roi l'a rappelé en Espagne, de sorte que les provinces du Nord ne furent pas reconquises. Les provinces du Sud, qui ne portent, bien entendu, pas encore le nom de Belgique, mais de Pays-Bas espagnols ou Pays-Bas catholiques, sont définitivement séparées des provinces du Nord, tout au moins jusqu'en 1815, lorsque les grandes puissances tenteront à nouveau de restaurer une Grande Néerlande.
Voici ce qu'en dit Léopold Génicot : «À notre sens, la Révolution du XVIe siècle n'a pas détruit la Grande Néerlande parce que celle-ci n'existait pas. il n'y avait pas, sauf chez quelques lettrés, de vrai sentiment national. il n'y a pas non plus de vraie communauté politique, économique et culturelle entre les provinces du Nord et du Sud. Mais elle en a empêché la constitution. Rien ne s'opposait à celle-ci. il n'y avait pas d'antagonisme entre le Nord et le Sud et la frontière du XVIe siècle est le résultat d'un pur hasard. Mais, après la Révolution, les différences vont s'accentuer entre les provinces du Nord et du Sud, en politique (guerres et barrière), en économie (guerres économiques et structure économique), en religion (calvinisme et catholicisme régénéré sous les Archiducs Albert et Isabelle.»
Par contre, une autre comparaison, celle entre l'éclatement de l'ex-Yougoslavie en 1941, puis en 1991 et de la Grande Néerlande en 1830 me paraît beaucoup plus pertinente.
De même que la monarchie yougoslave (appelée à l'origine Royaume des Serbes; des Croates et des Slovènes) fut érigée, comme nous l'avons dit plus haut, à l'initiative des grandes puissances, et particulièrement de la Grande Bretagne, sous la férule d'une dynastie étrangère aux Croates et aux Slovènes (serbe et orthodoxe, alors que les Croates et les Slovènes sont catholiques), de même la Grande Néerlande fut érigée par les grandes puissances de l'époque, également à l'initiative de la Grande Bretagne, qui réussit à convaincre les autres puissances victorieuses de Napoléon, et également sous l'autorité d'une dynastie étrangère aux Flamands et aux Wallons (les Orange-Nassau hollandais) et calviniste, alors que les Flamands et les Wallons sont catholiques.
Dans les deux cas, l'État ainsi créé est une construction artificielle. Rien ne rapproche les deux peuples, comme l'écrit Génicot, tout les divise; la mentalité politique: les Hollandais sont hostiles aux libertés modernes qui ont une faveur croissante en Belgique (dans la monarchie yougoslave, les Croates et les Slovènes sont républicains, les Serbes sont monarchistes); la structure économique: apparemment complémentaire, l'économie hollandaise (libre échangiste) et l'économie belge (protectionniste) sont en opposition réelle (dans la monarchie yougoslave, les Croates et les Slovènes se considèrent financièrement et économiquement pillés par les Serbes). le caractère: le caractère froid, gourmé, «calviniste» des Hollandais s'oppose au caractère plus jovial (Wallons), plus bon vivant (Flamands) des Belges (dans la monarchie yougoslave, le caractère centre-européen «occidental», légitimiste et un tantinet bureaucratique des Croates s'oppose aux caractère «oriental» balkanique, réfractaire et un tantinet anarchiste des Serbes). et last but not least, la langue: le français a progressé sous les régimes précédents dans les classes aisées en Flandre. le flamand, qui a évolué autrement, coupé du néerlandais, fait que ce dernier est considéré par les Flamands comme une langue étrangère (les innombrables tentatives des autorités politiques de faire du croate et du serbe une seule et même langue ont échoué face aux écrivains qui ont continué, dans la tradition séculaire, à écrire dans leur langue, de part et d'autre).

***

La question linguistique nous place sans doute au cœur du problème entre les francophones et les Flamands, tout comme en ex-Yougoslavie, où les tensions linguistiques entre Croates et Serbes ont conduit à la «Déclaration sur la désignation et la situation de la langue littéraire croate» (1967), prodrome de ce qu'on a appelé le «Printemps croate» (1971), première étape vers la proclamation de l'indépendance en 1991 que les grandes puissances, en désaccord entre elles, ne peuvent qu'entériner. Il en fut exactement de même avec la proclamation de l'indépendance belge en 1830. À part la France (pour la Croatie, à part l'Allemagne et l'Autriche), les grandes puissances y sont hostiles, mais faute de vues politiques communes, elles ne peuvent que s'incliner devant le fait accompli.
Les origines et l'évolution de la question linguistique belge méritent également un tour d'horizon historique.
En effet, la prédominance du français comme langue véhiculaire dans les classes flamandes aisées ne s'est pas installée en un jour.
L'emprise française a progressivement amené à une francisation spontanée de la classe supérieure en Flandre. Les causes en sont multiples, politiques: la Flandre est un fief français, ses princes sont francophones, le français devenant la langue officielle de la cour et de l'administration supérieure; économiques: les marchands flamands travaillent surtout sur les foires de la Champagne, le français devenant ainsi aussi la langue des affaires; religieuse: la métropole religieuses de la Flandre est Tournai, possession royale française, dont les évêques sont tous dévoués au roi de France, les monastères flamands étant des fondations françaises; intellectuelles: en l'absence de centres d'enseignement supérieur, les Belges (y compris les Flamands) se rendent en France pour étudier (Paris, Orléans). la Flandre y exporte aussi ses maîtres (Hendrik Goethals ou Henri de Gand, par exemple); enfin le centre littéraire de l'Artois en Flandre gallicante influe sur le Nord du comté de Flandre.
Ce processus résultera par un divorce de plus en plus important entre la langue des classes dirigeantes (le français) et celle du peuple (le flamand), considérée comme un jargon barbare.
Ce clivage linguistique se maintiendra sous les régimes espagnol, autrichien et français et se radicalisera même (le français est la seule langue officielle et la langue de la bourgeoisie) jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle, à savoir jusqu'à l'éclosion du Mouvement flamand (Vlaamse Beweging), suscité par des philologues et des écrivains, généralisé par la propagande (journaux, bibliothèques, conférences) et fortifié par l'accession des masses flamandes à plus d'instruction et de bien-être. En voici le calendrier:
1873: usage du flamand dans les tribunaux;
1878: le français et le flamand sont sur pied d'égalité dans l'administration en Flandre;
1898: le flamand devient la seconde langue officielle dans tout le royaume;
1921: le flamand devient obligatoire dans les rapports avec les administrations publiques en Flandre;
1923: dédoublement de l'Université de Gand:
1930: flamandisation de l'Université de Gand;
1932: unilinguisme flamand dans l'administration.
Nous y ajouterions volontiers une autre date, celle de 1924, lorsque des députés flamands proposent un projet de loi instaurant les deux langues comme officielles dans tout le royaume. Ce projet de loi fut rejeté par les socialistes wallons. Si, par impossible, il eut été voté, nous n'aurions sans doute pas aujourd'hui la situation à laquelle nous sommes confrontés.

***

Il me reste à faire un commentaire psychanalytique de cette situation et de son historique.
Je crois que nous sommes en présence ici de ce que j'appellerais volontiers une méprise psychologique de part et d'autre de la frontière linguistique.
En effet, toutes les frontières historiques (politiques, religieuses, économiques) de la Belgique courent du Nord au Sud (ou l'inverse), seule la frontière linguistique va d'Ouest en Est (et vice-versa); toutes les principautés historiques belges étaient bilingues. Les Wallons ne sont pas responsables de la francisation progressive des classes dirigeantes flamandes.
Que se passe-t-il donc? Il me semble qu'il s'agit là d'une sorte de projection mutuelle d'un complexe collectif d'infériorité. Les francophones disent: Qu'est-ce que c'est que ces gens qui veulent nous imposer cette langue de paysans – quand ce n'est pas: cette mixture de patois dans lesquels ils ne se comprennent même pas eux-mêmes -, alors qu'ils n'ont même pas de culture? Les Flamands disent: Qu'est-ce que c'est que ces Wallons qui se prennent pour des Français, alors qu'ils n'ont – précisément – qu'une mixture de patois qui n'a aucune tradition littéraire? Mais chaque fois qu'il y a projection d'une infériorité inconsciente sur autrui, il y a, en compensation, une identification collective au pôle opposé, la supériorité. Les francophones disent: Nous faisons partie d'un domaine linguistique universel, et où peut-on aller dans le monde avec le flamand? On pourrait rétorquer à ce sophisme que, dans ce cas, il faudrait en supprimer des langues dans le monde! Les Flamands, eux, disent: Nous avons une culture ancienne, une littérature, nous étions connus dans toute l'Europe, et même certains compositeurs wallons du XVe siècle furent classés dans les encyclopédies européennes dans les écoles de polyphonie flamandes, sans parler du peintre tournaisien Rogier de La Pasture qui a flamandisé son nom à la Cour des ducs de Bourgogne à Bruxelles, en signant ses tableaux Rogier Van der Weyden. Et les Wallons, ils ont quoi, eux, à part les charbonnages et Arthur Masson? La bévue d'Yves Leterme qui chante la Marseillaise, alors qu'on lui demande de chanter la Brabançonne, prend ici soudain tout son sens.
La question est donc: que peut-on faire pour sortir de cette méprise, ce malentendu?
La réponse psychanalytique à cette question serait: il est nécessaire de retirer les projections collectives négatives de part et d'autre. Mais c'est évidemment plus facile à dire qu'à faire.
Je préconiserais – et ce sera le mot de la fin – que ce soient les politiciens qui s'attèlent à cette tâche, de part et d'autre, au lieu de briguer le pouvoir par n'importe quel moyen, en renchérissant sur ces projections.

Antoine Pinterovic
Professeur en retraite
Psychanalyste

1 J. HILLMAN: «Peaks and Vales»; in: On the Way to Self-Knowledge, J: Needlemqn and D. Lewis, Knopf, New York, 1976, pp. 114-147. Repris in: Puer papers, Spring Publications, 1979, pp. 54-74. Traduit en français par Thomas Johnson in: Le polythéisme de l'âme, Mercure de France-Le Mail, Paris, 1982. La récente traduction française par Élise Argaud in: La Trahison et autres essais, Manuels Payot, Paris, 2004, ne peut être qualifiée que de lamentable, car ni fidèle, ni correcte.
2 L. GÉNICOT:Histoire de Belgique, Université de Louvain, 6e édition, p. 90.

belgique

Publicité
1 2 > >>
Un homme, un époux, un père, un analyste, un professeur, un ami, un confident ...
Publicité
Publicité